Au Liban, les agoras citoyennes fleurissent sur les places de la contestation

© afp.com - Ibrahim CHALHOUB

Laïcité, élections législatives, crise économique : Sarah al-Ghur se joint chaque soir à de parfaits inconnus dans le centre de Tripoli pour des séances de débats, agoras citoyennes initiées par les contestataires pour discuter des problématiques au coeur du soulèvement au Liban.

"Je préfère participer aux discussions plutôt que d'applaudir ou scander des slogans", explique la jeune femme venue avec son mari sur la place Al-Nour, épicentre de la contestation dans la grande métropole du nord, qui ne désemplit pas depuis le début de manifestations inédites le 17 octobre contre une classe dirigeante estimée corrompue et incompétente.

"J'ai découvert des lois dont j'ignorais l'existence. Je connais mieux mes droits et mes devoirs, et j'écoute des opinions différentes", poursuit la trentenaire.

Les agoras citoyennes ont fleuri sur toutes les places de la contestation, de la capitale Beyrouth aux autres villes du pays en pleine crise politique et économique. Sous des tentes, assis à même le sol ou debout les bras croisés, les Libanais multiplient les tours de parole pour assouvir leur soif de savoir et se réapproprier leurs droits après des décennies de désillusion.

Ce soir-là, dans un coin de la place Al-Nour, on discute d'une "feuille de route pour la révolution", tandis qu'à quelques pas, la fête bat son plein: les chants nationalistes et la musique techno se succèdent, crachés par des hauts-parleurs.

Un jeune s'empare du micro, expliquant doctement que la "révolution populaire" doit évoluer vers "un dialogue politique". Il veut des "élections législatives anticipées", première étape "vers la réalisation du changement attendu".

- "Prise de conscience" -

Le 29 octobre, le Premier ministre Saad Hariri a démissionné sous la pression de la rue. Mais un mois plus tard, les protestataires maintiennent la pression pour obtenir un nouveau gouvernement composé d'indépendants et de technocrates.

A Tripoli, autrefois perçue comme un foyer de misère sociale et de radicalisme religieux et désormais surnommée la "mariée de la révolution", la contestation continue à plein régime, tandis que les manifestations semblent s’essouffler ailleurs dans le pays.

Dans les tentes aux abords de la place Al-Nour, les débats réunissent chaque soir de 17H00 à 21H00 protestataires, militants, professeurs d'université ou économistes, autour des questions décisives soulevées par la contestation.

La laïcité, le système confessionnel censé garantir l'équilibre entre les différentes communautés religieuses, mais encore la crise économique, dans un pays où environ un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, sont des sujets phares ici comme dans les autres agoras. La séparation des pouvoirs, l'indépendance de la Justice, la corruption, voire l'urbanisme font aussi partie des discussions.

"Cette révolution, c'est une prise de conscience", s'enthousiasme Hala Amoun, professeure de philosophie, rappelant que la vaste majorité des Libanais avait délaissé l'action politique après avoir perdu toute confiance envers leurs dirigeants.

"Mais descendre dans la rue ne suffit pas", ajoute-t-elle, précisant que les manifestants "ont senti qu'ils avaient besoin de comprendre".

Tous les soirs, elle vient décortiquer devant le public "les problèmes structurels du pouvoir politique au Liban".

"Les Libanais ont soif de savoir. Comme s'ils avaient besoin d'une nouvelle grille de lecture pour comprendre leur réalité économique, sociale et politique, comprendre comment leurs chefs politiques et confessionnels contrôlent leur vie", ajoute-t-elle.

- Penser l'après révolution -

Mobilisé depuis plus d'un mois, Nadim Shakss a participé à l'installation d'une tente fièrement parrainée par les "professions libérales", où se tiennent des "conférences de sensibilisation".

L'objectif: "réfléchir à l'avenir du pays, ce qui va se passer après cette révolution", explique ce médecin de 47 ans.

En marge des débats, des jeunes assis en petits groupes se lancent en aparté dans leurs propres échanges, passant des murmures aux débats virulents. Certains étudiants arguent qu'il faut poursuivre leur grève et manquer l'année universitaire, tandis que d'autres hésitent.

Ces conversations enchantent Noha Raad. "Tous les jours il y a un nouveau sujet", confie cette enseignante de langue arabe.

"Le peuple a besoin de sensibilisation", ajoute la femme de 49 ans, un voile coloré encadrant son visage.

Elle aussi assure avoir beaucoup appris sur certaines lois et sur les libertés. Mais surtout, dit-elle, ces débats "nous ont fait comprendre le sens d'une révolution".

mots clés de l'article : social , manifestation , politique , Liban , économie , démocratie