Ils disent avoir passé vingt-quatre jours en mer

Migrants : une traversée controversée

photo RB imaz Press Réunion

Arrivés mardi 5 février 2019 à La Réunion, les 72 passagers de l’"Imula" ont fui le Sri Lanka. Ils ont déposé une demande d’asile à la frontière et passent actuellement leur entretien en visioconférence avec l’Ofpra (l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides). En attendant, ils sont en zone d’attente, enfermés dans un hôtel dans le centre-ville de Saint-Denis. Certains ont choisi de témoigner, à visage couvert.

Nadaraja a 41 ans, il est Tamoul et était conducteur de bus au Sri Lanka, à Trincomalee dans nord-est de l'île. Il y a une vingt-six jours, il a embarqué sur un petit bateau de pêche avec 71 personnes pour venir à La Réunion. "J’ai une femme et un bébé là-bas, je suis venu seul, raconte-t-il.Le voyage était trop dangereux, trop long. Je pense beaucoup à eux." Anthony est comme lui. Il a laissé son épouse et ses trois enfants au Sri-Lanka. Au moment de partir, "nous avons compris que la police arrivait, se souvient Nadaraja. Nous nous sommes couchés dans le bateau."

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Ils ont payé l’équivalent d’environ 5.000 euros pour venir, à "un agent" resté au Sri Lanka. L'un des huit sri-lankais arrivés en octobre 2018 avait confié à Alain Djeutong, aumônier des gens de la mer avoir payer 4.000 euros. Un demandeur d'asile arrivé sur le radeau en mars 2018 avait lui payé environ 5.000 euros. Des montants qui confirment bien qu'une filière criminelle est bien en place, organisant "un trafic d’êtres humains," déclarait en décembre dernier Frédéric Joram, secrétaire général de la Préfecture de La Réunion. Des filière de "plus en plus actives" et très organisées.

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Le voyage a duré vingt-quatre jours, et s'est fait sans escale, sans stop, sans arrêt, répète les deux hommes dans un anglais plutôt approximatif. "Nous pilotions le bateau chacun notre tour," explique Anthony. Une traversée qui reste tout même bien mystérieuse... Plus de 4.200 kilomètres séparent les deux îles, et entre elles, un océan qui n’est pas calme tous les jours. Se pose aussi la question du stockage de vivres, d'eau et de carburant, pour 72 personnes... Les passagers de l'Imula n'ont pas souffert de déshydratation, malnutrition oud’insolation. Même les marins et les plaisanciers, habitués de la mer, étaient surpris.

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La Réunion, nouvelle route pour les migrants sri-lankais

"En Australie, il y a trop de problème, déclare Nadaraja. C’est plus près, mais on ne va pas là-bas" Les migrants, sri-lankais et indonésiens privilégiaient avant la voie vers l’Australie, mais depuis 2013, Canberra refoule systématiquement en mer tous les bateaux de sans-papiers, originaires pour beaucoup du Sri Lanka, d'Afghanistan, ou du Moyen-Orient.

Ceux qui parviennent à passer par les mailles du filet sont envoyés dans des îles reculées du Pacifique et même si leur demande d'asile est jugée légitime, ils ne seront jamais accueillis sur le sol australien. Les ONG ne cessent de dénoncer cette politique d'immigration draconienne.

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La Réunion devient donc une terre d’asile, la plus proche pour les Sri-Lankais malgré les quelque 4.200 km et la vingtaine de jours de navigation qui séparent les deux îles.

Le "conflit souterrain" et les "problèmes silencieux"

Ce qui certain, c'est que ces 72 personnes ont fui un pays politiquement et économiquement instable. "Il y a trop de problèmes au Sri-Lanka, des problèmes politiques, soupire Nadaraja. Et il n’y a pas d’argent, pas de travail." Il évoque la guerre civile (1983-2009), terminée il y a presque dix ans. Les "problèmes silencieux" et le "conflit souterrain" qui s’aggravent depuis, de jour en jour. De sa main, il nous montre des cicatrices qu’il porte au cou, il aurait été blessé par des militaires sri-lankais pendant l’époque des Tigres Tamoules.

"Le premier ministre est mauvais…," lance simplement Anthony évoquant Mahinda Rajapaksa, un bourreau de la fin d’une guerre civile de 25 ans nommé nouveau chef du gouvernement par le Président. "Qu’il y ait un flux de migrants, ce n’est pas surprenant, expliquait il y a quelques semaine à Imaz Press Anthony Goreau-Ponceaud, géographe, maître de conférences à l'Université de Bordeaux. Des peurs se sont animées avec la cacophonie politique. Les Tamouls ont été très vexés et surpris par le président qui a remis Rajapaksa au pouvoir. C’est lui qui avait mené l’assaut final militaire qui avait fait plusieurs milliers de morts et de déplacés forcés."

Dans un tel contexte politique, la situation des Tamouls a peu de chance de s'améliorer. Ce qui devrait les pousser de plus en plus sur les routes migratoires.

"Je ne retournais pas au Sri-Lanka," souffle Nadaraja. Il témoigne à visage couvert, craignant des répercutions sur sa famille.

nt/www.ipreunion.com

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